L'Œuvre au Noir
« Suspendre la marche, retenir l'impulsion qui l'astreint à obturer l'une après l'autre les fissures ouvertes au mur de la nécessité et à parachever son œuvre en même temps qu'il clôt sa prison... saisir l'essence de ce qu'elle fut et continue d'être, en deçà de la pensée et au-delà de la société : dans la contemplation d'un minéral plus beau que toutes nos œuvres, dans le parfum respiré au creux d'un lys, ou dans le clin d'œil chargé de patience, de sérénité et de pardon réciproque qu'une entente involontaire permet parfois d'échanger avec un chat. » Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques
LA MATERIA PRIMA
Que la souffrance s'institue en symptômes ou se coule dans un visage plus diffus, qu'elle pointe en questions incessantes ou se loge dans le corps en empruntant les voies de la douleur ou de la maladie, l'entrée en parole exige une confrontation avec la materia prima : les couches profondes de l'inconscient.
Tout au long de ce qui est conçu comme une aventure au point de départ d'un nœud, patient et analyste ont pour ligne commune de lever le voile des mots et des images. Il s'agit de faire jouer ce qui échappe à toute lecture guidée exclusivement par la recherche de sens obturant, pour entrer dans un univers de symboles vecteurs d'ouverture, d'énergie et de possibilités.
La géomancie de l'écoute et les médiations
La cure ne s'abstrait pas du monde ; elle emprunte une posture proche de la géomancie : une attention extrême portée à ce qui du vivant traverse la séance. Le travail clinique épouse le rythme des saisons et les exigences des éléments :
Le feu en hiver : Le resserrement autour de l'âtre, l'intensité du foyer comme espace de condensation symbolique et de chaleur face à la nuit de l'inconscient.
Les grands espaces en été : L'ouverture des corps, le déploiement de la parole dans l'immensité des friches, là où le symptôme peut enfin se dilater.
La phénoménologie de l'instant vient matérialiser l'extérieur dans l'intérieur, créant une ponctuation singulière qui ouvre une brèche dans le discours et permet d'entrer au cœur de ce qui se dit, en liant lumineusement l'intime et l'extime.
Pour dialoguer avec ces couches profondes, la cure se saisit de multiples matières :
L’analyse des rêves : Voie royale pour cartographier l'envers de nuit du sujet.
Le modelage, le glanage et le dessin : Médiations fondamentales, particulièrement avec les enfants, pour donner forme et mouvement à l'inexprimable.
Les pas de côté symboliques : Qu'il s'agisse de déchiffrer une œuvre, un texte, ou même de s'appuyer sur la poétique d'un objet (comme la lecture d'un marc de café), la clinique utilise ces détours non comme des arts divinatoires, mais comme les miroirs de la structure psychique.
L’ENJEU EST CRUCIAL : RE-connaître l'inconscient, accueillir son existence, déchiffrer son langage. L'éthique du vivant en interdit la traque mais elle célèbre ses manifestations. A l'instar du cheval ou du sanglier, aux pieds desquels il convient de déposer toute velléité de contrôle, il s'approche en respect, avec patience, écoute et vérité. Suspendre la course aveugle pour accepter le dialogue avec ce tissu de traces muettes ou bavardes. C’est dans cette reconnaissance que le sujet trouve la force d’infléchir son destin et de soigner ses trajectoires.
En dehors de ces lignes, il n'existe aucun programme. Chaque rencontre donne lieu à une fabrication inédite qui s'ajuste à tous : adultes et adolescents en quête de leur propre vérité, parents ou institutions au nom du nourrisson et de l'enfant.